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Le Crépuscule de la Raison : Quand les Scientifiques Versent dans le Complotisme

C’est l’un des paradoxes les plus troublants du monde académique : comment des esprits brillants, parfois lauréats du prix Nobel, finissent-ils par défendre des théories pseudoscientifiques ou complotistes ?

​Loin d’être anecdotique, ce phénomène porte un nom informel : la « Maladie du Nobel » (ou Nobelitis). Il révèle que l’intelligence brute et l’expertise technique ne sont pas des vaccins absolus contre l’irrationalité. Voici les trois mécanismes cognitifs et sociaux majeurs qui expliquent cette dérive, sourcés par la littérature scientifique et sceptique.

​1. L’Ultracrépidarianisme : Le piège de l’expertise hors-sol

​Le premier facteur est l’orgueil épistémique. Lorsqu’un scientifique atteint l’excellence dans son domaine (par exemple la virologie ou la physique quantique), il développe parfois la conviction que son intuition est infaillible dans tous les domaines. C’est ce qu’on appelle l’ultracrépidarianisme.

​L’exemple canonique est Linus Pauling, double prix Nobel (Chimie et Paix). Vers la fin de sa vie, Pauling a obstinément défendu l’idée que la vitamine C à haute dose pouvait guérir le cancer, malgré les études cliniques réfutant cette hypothèse [1].

Ce biais est amplifié par l’effet de halo : le public et les médias continuent de boire les paroles du scientifique en raison de son statut passé, même lorsqu’il s’aventure hors de son champ de compétence pour commenter la climatologie ou la vaccination.

​2. L’Isolement et l’abandon de la révision par les pairs

​La science est une entreprise collective. La validité d’une thèse ne repose pas sur l’autorité de celui qui l’énonce, mais sur la vérification par les pairs (peer review).

​Cependant, certaines « stars » de la science finissent par s’isoler de ce processus critique. Persuadés d’être des génies incompris luttant contre une orthodoxie dogmatique, ils adoptent le « Gambit de Galilée » : « On se moquait de Galilée, on se moque de moi, donc j’ai raison » [2].

​Le Dr Kary Mullis, prix Nobel de chimie pour l’invention de la PCR, illustre tragiquement cette dérive. Isolé de la communauté scientifique traditionnelle, il a fini par nier le lien entre le VIH et le SIDA, tout en affirmant avoir rencontré un raton laveur fluorescent extraterrestre [3]. La sortie du cadre collectif de vérification laisse le cerveau, même génial, en roue libre face à ses propres biais de confirmation.

​3. La Dysrationalité : L’intelligence au service du biais

​Le psychologue Keith Stanovich a théorisé le concept de dysrationalité. Ses recherches démontrent que l’intelligence (mesurée par le QI) et la rationalité sont deux compétences distinctes. Pire encore, une grande intelligence peut servir d’accélérateur au complotisme [4].

​Pourquoi ? Parce qu’un esprit très intelligent est plus habile pour rationaliser une croyance fausse. Il est capable de construire des architectures logiques complexes pour justifier une intuition émotionnelle ou idéologique.

C’est ce qui est arrivé au Pr Luc Montagnier (Nobel de médecine). Parti de la découverte du virus du SIDA, il a fini par défendre la mémoire de l’eau et la téléportation de l’ADN, utilisant son vocabulaire technique pointu pour donner une apparente crédibilité scientifique à des thèses relevant de la pensée magique [5].

​Conclusion

​La science n’est pas une personne, c’est une méthode. Dès lors qu’un scientifique, aussi prestigieux soit-il, abandonne la méthode (prudence, réfutabilité, confrontation aux pairs) pour se fier à son intuition ou à son autorité, il cesse de faire de la science. Il devient un croyant doté d’une rhétorique d’expert.

​Sources et Références

  • [1] Offit, Paul A. (2017). Pandora’s Lab: Seven Stories of Science Gone Wrong. National Geographic. (Analyse détaillée du cas Linus Pauling et de la dérive de l’autorité).
  • [2] Gorski, David. (2012). High dose vitamin C and cancer: Has Linus Pauling been vindicated?. Science-Based Medicine. (Sur le mécanisme de persistance dans l’erreur).
  • [3] Mullis, Kary. (1998). Dancing Naked in the Mind Field. Pantheon Books. (Autobiographie où il détaille ses croyances en l’astrologie et ses doutes sur le VIH).
  • [4] Stanovich, Keith E. (2009). What Intelligence Tests Miss: The Psychology of Rational Thought. Yale University Press. (Livre fondateur sur la dysrationalité).
  • [5] UNESCO. (2015). Science & Pseudoscience. (Dossier traitant de la démarcation, incluant les dérives autour de la mémoire de l’eau).

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