Constellations Familiales : Les Dangers de cette Pseudo-thérapie

L’idée que nous portions en nous une part de l’histoire de nos ancêtres est poétique et, d’un point de vue purement sociologique, tout à fait pertinente. Notre éducation, les non-dits et l’environnement dans lequel nous grandissons forgent indéniablement notre identité. Cependant, sur les réseaux sociaux, cette notion a été détournée pour donner naissance à des pratiques pseudo-thérapeutiques inquiétantes, au premier rang desquelles : les constellations familiales et la psychogénéalogie déviante.

​Voici un décryptage sourcé des mécanismes de cette tendance et des dangers bien réels qu’elle représente.

​1. La Promesse : « Vos maladies sont les secrets de vos ancêtres »

​Devenues virales sur des plateformes comme TikTok ou Instagram, les constellations familiales (une méthode inventée dans les années 90 par Bert Hellinger) et certaines branches de la psychogénéalogie affirment que vos souffrances physiques et mentales actuelles (cancers, endométriose, dépression) ne sont que la manifestation de traumatismes vécus par vos aïeux.

​Selon ces praticiens, un deuil non résolu, un secret de famille inavouable ou un crime commis par un arrière-grand-père se serait « inscrit dans vos gènes » ou dans une « mémoire cellulaire ».

Le remède proposé ? Participer à des stages payants de thérapie de groupe. Lors de ces séances, des inconnus jouent le rôle des membres de votre famille. À travers ce jeu de rôles théâtral, le praticien affirme pouvoir « rétablir l’ordre » dans votre lignée, briser les loyautés invisibles et, par conséquent, vous guérir de vos pathologies.

​2. Ce qu’en dit la Science : Un glissement vers la pseudo-science

​Si des disciplines sérieuses comme l’épigénétique étudient effectivement comment un environnement extrême (le stress intense, la famine) peut modifier de façon réversible l’expression de certains gènes, la communauté scientifique est unanime : il n’y a aucune preuve qu’un souvenir précis, un secret ou un traumatisme narratif puisse se transmettre biologiquement pour causer une maladie ciblée.

​Des collectifs scientifiques comme le CORTECS (Collectif de recherche transdisciplinaire esprit critique et sciences) ont largement décortiqué ces affirmations. Nicolas Gaillard, membre de ce collectif, souligne dans ses conférences que la psychogénéalogie repose sur des biais cognitifs majeurs (comme l’illusion des séries). Le praticien finit toujours par « trouver » une coïncidence de dates ou un drame dans un arbre généalogique – ce qui est statistiquement inévitable quand on remonte sur plusieurs générations et des dizaines d’individus – et le relie artificiellement à la maladie du patient pour lui donner l’illusion d’avoir trouvé la « cause ».

​3. Les Dangers : Pourquoi les autorités sanitaires alertent-elles ?

​L’emballage de ces pratiques semble inoffensif, mais les conséquences cliniques et psychologiques peuvent être graves. La MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) a intégré les constellations familiales dans ses rapports sur les pratiques à risque.

​Les dérives régulièrement pointées du doigt par les autorités (notamment dans les rapports de la Miviludes et par l’UNADFI) incluent :

  • L’induction de faux souvenirs : Sous la pression émotionnelle du groupe et les suggestions du « constellateur », des patients se persuadent d’avoir subi ou que leurs ancêtres ont subi des actes graves (inceste, abus) qui n’ont jamais eu lieu.
  • La rupture familiale : Persuadé que sa famille est toxique et directement responsable de sa pathologie, le patient coupe les ponts avec ses proches. Cet isolement est un critère majeur d’emprise sectaire.
  • L’abandon de traitement médical (perte de chance) : C’est le danger le plus vital. En croyant que « résoudre le blocage transgénérationnel » suffira à faire disparaître une tumeur, des malades arrêtent leurs soins conventionnels (chimiothérapie, chirurgie), mettant directement leur vie en péril.

​En conclusion

​S’intéresser à l’histoire de sa famille pour mieux comprendre sa propre construction psychologique est une démarche compréhensible. Mais dès lors qu’un praticien vous promet de guérir une maladie organique par du théâtre de groupe, ou vous incite à rompre avec votre entourage familial sur la base d’intuitions, la limite de la dérive thérapeutique est franchie.

​Souhaites-tu que je t’explique plus en détail comment fonctionnent concrètement les « faux souvenirs » et pourquoi notre cerveau s’y laisse si facilement piéger lors de ce genre de séances ?

Références bibliographiques

Gaillard, N. (2022). Les illusions de la psychogénéalogie. Éditions Mardaga.

Note : Cet ouvrage décortique les mécanismes des thérapies transgénérationnelles, en s’appuyant sur la psychologie cognitive et la zététique pour démontrer comment ces pratiques exploitent les biais cognitifs (comme l’illusion des séries).

Heard, E., & Martienssen, R. A. (2014). Transgenerational epigenetic inheritance: Myths and mechanisms. Cell, 157(1), 95–109. https://doi.org/10.1016/j.cell.2014.02.045

Note : Une publication scientifique majeure (qui fait consensus) expliquant les limites réelles de l’épigénétique, démontrant pourquoi l’idée qu’un « traumatisme narratif » ou un secret se transmette biologiquement sur plusieurs générations est un mythe.

Loftus, E. F. (1993). The reality of repressed memories. American Psychologist, 48(5), 518–537. https://doi.org/10.1037/0003-066X.48.5.518

Note : L’article fondateur de la chercheuse en psychologie cognitive Elizabeth Loftus sur la malléabilité de la mémoire et la façon dont les thérapeutes peuvent implanter des « faux souvenirs » de traumatismes chez leurs patients.

Martínez, N., Barberia, I., & Rodríguez-Ferreiro, J. (2024). Proneness to false memory generation predicts pseudoscientific belief endorsement. Cognitive Research: Principles and Implications, 9(1), Article 39. https://doi.org/10.1186/s41235-024-00568-4

Note : Cette étude très récente démontre cliniquement la corrélation directe entre la propension d’un individu à générer de faux souvenirs et sa vulnérabilité face aux croyances pseudo-scientifiques et aux pseudo-thérapies.

Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES). (2022). Rapport d’activité 2021. Ministère de l’Intérieur.

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