De l’anti-vax à l’anti-contrôle : comment la majorité numérique remobilise les opposants au système
Sur le papier, la mesure semble faire consensus. Interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans (sauf accord parental) pour lutter contre le cyberharcèlement et l’exposition à des contenus toxiques part d’une intention louable. Pourtant, depuis l’annonce de cette « majorité numérique », une fronde virulente s’organise sur les réseaux. Elle ne vient pas des adolescents frustrés, mais d’une communauté d’adultes bien spécifique : celle qui s’était constituée, dès 2021, en opposition frontale au passe sanitaire.
Pour comprendre pourquoi une loi sur la protection de l’enfance réactive les réseaux « anti-vax » et « anti-pass », il faut regarder au-delà du sujet sanitaire : il s’agit d’une question d’infrastructure de contrôle.
Le verrou technique : la fin de l’anonymat ?
Le cœur du problème ne réside pas dans l’interdiction elle-même, mais dans son application technique. Comment vérifier qu’un internaute a plus de 15 ans sans vérifier son identité ? C’est là que le piège se referme aux yeux des critiques.
Pour que la loi soit applicable, les plateformes devront utiliser des solutions de vérification d’âge robustes (double anonymat, tiers de confiance). Concrètement, cela implique souvent de scanner un document d’identité ou d’utiliser une application d’identité numérique régalienne (comme France Identité). Pour la sphère libertarienne et les opposants au contrôle étatique, c’est le franchissement de la ligne rouge : la fin de l’anonymat sur Internet et l’entrée dans une ère où chaque connexion est liée à une carte d’identité.
La théorie de la « pente glissante »
La rhétorique utilisée aujourd’hui est une copie conforme de celle de l’été 2021. L’argument central est celui de la « pente glissante » (slippery slope). Les opposants affirment que l’État utilise toujours une cause indiscutable et émotionnelle — hier la saturation des hôpitaux, aujourd’hui la santé mentale des enfants — pour faire accepter un outil technique de surveillance qui, une fois en place, sera étendu à tous.
Dans cette grille de lecture, la majorité numérique à 15 ans n’est qu’un cheval de Troie. L’objectif supposé ne serait pas de protéger les mineurs, mais d’habituer la population à devoir « montrer patte blanche » (son identité numérique) pour accéder aux services en ligne. Le parallèle avec le QR code du passe sanitaire est immédiat : un accès conditionnel, validé par une preuve numérique d’état civil ou de statut biologique.
Le spectre du Crédit Social
Ce qui cristallise les peurs, c’est l’association de cette vérification d’âge avec le concept de « Crédit Social » à la chinoise. Si l’accès aux réseaux sociaux nécessite une identification formelle, alors l’exclusion numérique (le bannissement) devient une mort sociale réelle.
Pour la sphère complotiste ou simplement hyper-sceptique, la boucle est bouclée : après avoir conditionné l’accès aux lieux physiques (cafés, cinémas) à un statut sanitaire, l’État chercherait à conditionner l’accès à l’espace public numérique. La défiance née de la crise Covid n’a jamais cicatrisé ; elle s’est déplacée du terrain médical vers le terrain numérique.
En définitive, ce débat illustre une fracture française persistante. D’un côté, un État qui cherche à réguler un Far West numérique pour protéger les plus vulnérables ; de l’autre, une minorité bruyante qui voit dans chaque régulation les prémices d’une tyrannie technologique. Entre protection de l’enfance et psychose de la surveillance, le dialogue semble, encore une fois, impossible.